Comptes rendus

Florence Alazard et alii (éd.), Sébastien Castellion. Conseil à la France désolée, Genève, Droz, 2017, CLXXXI et 114 p., ISBN 978-2-600-05835-3

par Mark Greengrass  Du même auteur

Sébastien Castellion (1515-1563), ou Chateillon, professeur de grec à l’université de Bâle à partir de 1553, était connu de ses contemporains surtout pour son ouvrage érudit Dialogi Sacri (1543/1545) et sa Bible en français (1555). Par la suite, et notamment au xxe siècle, il est devenu (grâce à sa confrontation acerbe avec Calvin après l’exécution de Michel Servet à Genève en 1553) le champion de la tolérance religieuse, à laquelle son De Haereticis, an sint persequendi (1554) était une contribution importante. Car la plupart de ses écrits nous sont parvenus selon des chemins dictés par le hasard. Son De arte dubitandi (rédigé en 1563) resta longtemps à l’état de manuscrit ; son Contra libellum Calvini fut enfin publié en 1612 lors des controverses entre les Remonstrants et les calvinistes orthodoxes aux Pays-Bas en 1612 ; et le texte de sa réponse à l’attaque frontale de Théodore de Bèze sur ses positions ne fut découvert qu’en 1938. Les péripéties de la publication s’ajoutaient à la paternité problématique d’un certain nombre de ses ouvrages pour noircir ce penseur de premier plan à l’époque de la Réforme protestante. Le nombre d’études récentes sur S. Castellion témoigne d’un renouveau d’intérêt dont la publication d’un ouvrage important collectif en 2018 (B. Mahlmann-Bauer [éd.], Sebastian Castellio…, Göttingen 2018) est la preuve la plus récente. Pourtant, le Conseil à la France désolée n’y figure guère. Publié d’abord discrètement en 1562 sous couvert de l’anonymat dans un in-octavo de 96 pages, c’était une réponse au massacre de Wassy et à l’éruption de la première guerre civile en France. À l’instar d’Étienne Pasquier dans son « Exhortation aux princes et seigneurs du conseil privé du Roy », parue l’année précédente, Castellion s’adresse à cette France « désolée » par les affrontements religieux, prenant clairement position contre le « forcement de consciences » dont il montre, dans une rhétorique impressionnante, l’impossibilité morale, l’illégitimité religieuse et l’inefficacité politique. Bien peu d’exemplaires de cette édition originale survécurent à la diligence des autorités genevoises qui exigèrent sa destruction, et à la censure de l’ouvrage par le synode national de Lyon en 1563. Cette nouvelle édition est établie sur la base de l’exemplaire conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, désormais numérisé et disponible en ligne sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France. Les cinq éditeurs sont parvenus à nous offrir une analyse minutieuse du texte et des circonstances de sa parution dans une introduction de 182 pages, presque deux fois plus longue que l’ouvrage lui-même. Ils réussissent à placer cet écrit dans l’environnement des débats sur la tolérance religieuse en France ; les notes en bas de page du texte de Castellion le situent par rapport aux autres ouvrages qu’on connaît de sa plume, aidant ainsi le lecteur à le comprendre dans le contexte de ses idées et de son imaginaire. Pièce de circonstance, le Conseil interpelle à la fois catholiques et protestants, le peuple et le prince, s’interrogeant sur la définition de l’hérétique au moment où la sédition risquait de tout bouleverser.